#34 La Cigale
Le nom qu’on leur a donné… Résidences secondaires de la Manche.
Ouvrir la bouche et ce n’est pas celle du cri, c’est l’autre. Tu ouvriras comme on vérifie que les mâchoires ont gardé leur mobilité, que la peur n’a barbouillé que le ventre comprimé par la robe trop lourde, que la peur reste confinée et tapie avec le cri, qu’ils ne remontent pas. Tu feras une dernière fois le bruit de voiture depuis tes lèvres retroussées. Tu donneras une accolade au rideau ou une tape dans le mur s’il n’y a pas de rideau à proximité comme on reçoit des parents une poussée encourageante et confiante et tu laisseras la nuit derrière toi. Tu mettras ton corps en mouvement. Tu marcheras. Tu entreras en scène et tu chanteras.
C’était sa façon de conjurer le trac. Conjurer comme conjuguer et c’est le futur qu’il faut. Et un verbe d’action. Obligatoirement. Tu chanteras. Tu porteras de la voix. Tu soutiendras de ton ventre. Tu accompagneras. Parfois tu tendras vers l’un ou l’autre en bas ton visage et tu affirmeras. Tu moduleras. Tu souffleras. Tu inspireras. Tu expireras. Tu respireras… Tu dormiras. C’est ce qu’elle voudrait. S’endormir. Elle n’y arrive pas.
Dans la nuit endormie, les poubelles en mouvement, leur roulement sur le bitume ou sur les pavés, le moteur du camion qui patiente en ronronnant, tout le long de la rue les freins qui grincent, le passage des vitesses, les accélérations, une voix, quelques mots que le cerveau engourdi n’enregistre pas, la sirène du signal de marche arrière, les étudiants qui chahutent, les ivrognes qui dégueulent leurs paroles beuglantes que l’alcool a privées de sens ou de raison, l’impression faussée d’un vacarme qui s’éternise, et au réveil celle qu’ils ont passé toute la nuit là en bas, que l’ouverture de la fenêtre de sa chambre a aspiré ce boucan sans relâche des heures durant, pour le lui amener aux oreilles, démultiplication et amplification dans l’esprit embué de sommeil, c’était dans sa vie parisienne. Elle lui manque. Les bruits lui manquent. Ici elle est comme ensevelie vivante. Le silence des nuits réveille ses angoisses. Ses concerts lui manquent. La musique qui se prolongeait dans la tête bien après être sortie de scène lui manque. Le corps allongé dans le lit attendant le sommeil, ça continuait à vibrer, à chanter. Ici à part en juillet et août, elle ne peut pas dormir. Ses oreilles aux aguets à traquer toute trace de vie au-dehors qui enjamberait la nuit. Feulement de chats à retourner les tripes, hululement de chouette tout aussi lugubre, puis le silence revient, souverain. Bienvenues, les nuits de grand vent, le claquement régulier du fil du téléphone trop lâche contre la façade comme la baguette du chef donnait le tempo. Elle voudrait se relever et donner de la voix, crier, chanter, se mettre au piano, allumer la radio, mettre un CD… Elle pourrait. Personne n’y trouverait à redire. Même pas sa belle-sœur qui occupe la maison à côté. D’une main experte, elle attrape une gélule de la plaquette qu’elle garde dans sa table de nuit. Elle se relève pour l’avaler. Elle attend que le somnifère agisse. Elle devrait arrêter de prendre ses cochonneries. Qui pourrait le lui reprocher. Sa belle-sœur, adepte de la médecine chinoise, qui n’est jamais malade ? La lumière orange du lampadaire de la rue éclaire le jardin toute la nuit. Son regard par delà la haie bute contre les volets fermés de la villa jumelle. Nuit et jour, tout y est clos. Il y a bien une barrière pour passer d’un jardin à l’autre sans passer par la rue. Mais c’était du temps des propriétaires précédents, ceux qui ont baptisé les deux maisons. Pour l’offrir à leurs enfants sans doute. Et lequel avait hérité de l’une et qui de l’autre ? La Cigale et la Fourmi. On sentait l’intention derrière tout cela. Un cadeau certes, mais emballé dans un beau jugement parental. Et l’inscrire au fronton. Et chaque fois que tu rentres chez toi après la mort des parents, tu te le prends encore dans la figure et tu ne peux même pas répliquer. Habiter là comme courber l’échine. La seule à tenir tête, c’est la maison. Elle te tient tête. Tu pourrais la vendre. Aller habiter ailleurs. Mais de cela non plus tu n’as pas la force. Tu t’y terres. Elle t’a réduit. Elle a réussi là où les parents n’avaient jamais pu. Te faire rentrer dans le rang. Te contenter de ce que tu as. Ne pas courir le monde. Vivre de peu mais où tu veux. Et c’est ailleurs toujours. Te mettre du plomb dans la cervelle. Respecter les codes, l’argent, les valeurs communes qu’on aurait voulu te faire rentrer dans la tête au marteau et au burin s’il avait fallu. Il suffirait de quelques coups de marteau pour effriter l’inscription. L’affront jamais lavé, la Cigale quand la sœur aurait reçu la Fourmi. Tu avais appelé ton père pour lui demander de te prêter à nouveau un peu d’argent, c’était pour le bateau cette fois, ou pour la voiture, tu ne sais plus, ce dont tu te souviens pour la voiture, c’est que tu avais menti, dis que c’était pour acheter une toute petite voiture, enfin pas vraiment menti parce qu’elle n’était pas grosse, mais c’était quand même une voiture de luxe, une petite bombe dont tu avais regretté le choix de la couleur, bleu pétrole, le jour où tu t’étais décidé à passer les voir et tu avais alors préféré aller la garer trois rues plus loin, pour éviter qu’ils l’aient sous les yeux à ton départ et qu’ils t’assènent une de leurs vérités. Tu ne regrettais rien. Tu avais eu la vie que tu voulais. Enfin jusque là. Tu ne t’en tirais pas si mal et maintenant tu avais un toit pour vieillir. Ta sœur aussi, même si elle s’en était mieux tirée. Ça c’est l’histoire qu’elle prête aux propriétaires précédents. La maison, comme personnage principal. La maison seule à tenir tête ! Quand tous les autres avaient capitulé. Elle aussi, avec sa voix qui ne tenait plus les notes. Cet inexpliqué au fond de sa gorge, ce qui avait lâché venait d’abord de cet endroit. Qu’on avait fouillé, photographié, filmé, scanné sans comprendre la raison. Elle avait quitté Paris. La nuit ici entretient les ruminations. La maison les amplifie. Elle invente la vie de ceux d’avant. S’y retrouve un peu. Les fictions ne naissent pas vierges, elles sont imbibées d’histoires vécues. La barrière qui servait à ceux d’avant ne s’ouvre plus. A peine installés, la clé s’était cassée dans la serrure. On peut faire le tour par la rue… Elle sent bien que sa belle-sœur ne tient pas à sa compagnie. Elle n’a jamais rien dit en ce sens, d’ailleurs elle parle si peu, mais ce sont des choses qu’on sent. Elle vit fenêtres fermées, dans un univers feutré, comme en dehors du temps, qui n’a rien altéré de sa beauté, d’ailleurs, ne dit-on pas des asiatiques, qu’ils ne vieillissent pas, pas comme elle, avec ses bajoues, l’embonpoint contre lequel elle ne peut rien, elle a mené carrière, le coffre va de pair avec la voix, c’est comme ça. La maison a fait office de coffre, un lourd couvercle et elle enfermée à l’intérieur. La cigale pour elle, parce qu’elle chantait. Elle ne veut pas aller chercher plus loin.
Audio : Ecouter plutôt que lire…
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Mon intention :

Une photo par jour, c’était sur ma page La vie en face ne vous déplaise | Facebook. J’avais volontairement laissé hors champ la villa. Parce que, avais-je écrit, « à regarder seulement la photo du nom de baptême, c’était comme regarder par le trou de la serrure et depuis ne rien voir, inventer, on pouvait ». C’est donc ce que je fais ici : pour chaque nom un bout de leur histoire dévoilé.

Magnifique quel beau duo !