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#36 L’ancienne poste

Le nom qu’on leur a donné… Résidences secondaires de la Manche (suite).

En regardant les plans, elle avait dit : cuisine commune. Elle avait levé les yeux vers la femme de Paul. Avant d’ajouter, c’est bien ça, pour ce que tu cuisines… Et elle n’avait pas tort. Une seule cuisine pour leurs deux couples, ça réduirait les coûts. Et à eux quatre, ils avaient posé une option sur l’ancienne poste. Affichée à vendre avec son grand panneau orange et ses cinq lettres noires. À bien y regarder, elle ressemblait davantage à une très grosse villa balnéaire qu’à un bureau de poste. Un potentiel énorme. Elle savait de quoi elle parlait. Des années que c’était son métier. Elle exhortait les trois autres à l’imaginer sans les peintures bleues et jaunes qui identifiaient le lieu, rajoutées à la va-vite, là où on pouvait, sur la barrière et la rampe qui assurait la montée au perron. Ils construisaient malin à l’époque. C’est ce qu’elle leur expliquait. Les marches pour accéder à l’entrée, ce n’était pas seulement pour en durcir l’accès. La rue inondée, tout le monde l’avait connue, avec la mer au bout de la rue de Cancale. Un peu de hauteur aussi pour augmenter la clarté. Ce serait précieux pour leur salle à manger. La lumière ici, on n’en a jamais assez. Et le bureau de poste avait tenu avec ses marches en granite et ses appartements de fonction à l’arrière et au-dessus. Enfin jusqu’à la nouvelle loi sur l’accessibilité. Le bâtiment est à vendre. Le panneau a été facile à accrocher à la rambarde aux couleurs spécifiques de la poste. Cette villa ancienne est pour eux quatre. Elle en est sûre.  Un balcon en façade au-dessus du bow-window, une grande terrasse à l’arrière au-dessus des garages. Le bâtiment se prêterait à deux appartements. Elle avait vite convaincu les trois autres.

Elle dit : les guichets anciens en bois sombres sont magnifiques. Elle est la seule à les avoir connus en activité. Elle les décrit aux autres qui ne connaissent que le bureau de poste actuel, réduit et aménagé dans une portion du hall d’entrée de la mairie. Paul plaisante : c’est pratique pour vieillir, c’est juste à côté de la maison de retraite, on passera de là à là. La question de savoir qui prendrait le devant et qui des deux couples s’installerait à l’arrière n’avait pas été réglée. On verrait plus tard. Les autres imaginent que l’avant avec ses guichets anciens sera pour elle qui ne compte pas y vivre, seulement y organiser des expositions. Tous ses amis sont artistes. Ou tous les artistes dont elle aime le travail deviennent ses amis. Le prix est raisonnable. L’agent de chez Bozzo la tiendra au courant, bien sûr. Elle passe le voir régulièrement, le relance. Oui, oui, je m’en occupe. Je me renseigne. Elle habite tout près. Elle a des arguments de persuasion, commence à le tutoyer. Ils ont des points communs, originaires de là tous les deux, parents et grands-parents, tous natifs. Elle pousse la porte de l’agence à chaque fois qu’elle passe devant. Oui, oui, je ne t’oublie pas. Elle est confiante. Elle rêve devant la photo de l’ancienne poste qu’elle a dénichée sur Internet. Très peu de changement en définitive, mais un excellent état d’entretien avec sa toiture toute neuve. Elle a confiance. A ses amis proches, elle transfère en document joint la jolie photo d’époque. Tous partagent son enthousiasme. Et puis un jour en poussant la tête dans son bureau toujours grand ouvert à l’agence, il dit : elle est vendue. Reste vague sur tout le reste. L’a-t-il menée en bateau ? Le prix demandé était-il trop raisonnable ? Inférieur au marché, c’est sans doute ce qui avait coincé.  C’est ce qu’elle en déduit.

Le seul des quatre à ne pas regretter la poste, c’est Paul. Très partant au départ jusqu’à ce qu’elle parle de cuisine commune. Même si lui, pas plus que sa femme, ne cuisinait. Il ne le lui avouera jamais, mais le fait qu’elle soit vendue, ça lui fait comme un soulagement. À cause du café du matin…  Dans la cuisine commune.  Il n’avait pas envie de devoir s’acheter un pyjama.

Ecouter plutôt que lire :

36 L’ancienne poste – voix Anne Dejardin

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Mon intention :

Pour continuer mon travail Le nom qu’on leur a donné… Résidences secondaires d’une station balnéaire de la Manche.

Une photo par jour, c’était sur ma page La vie en face ne vous déplaise | Facebook. J’avais volontairement laissé hors champ la villa. Parce que, avais-je écrit, « à regarder seulement la photo du nom de baptême, c’était comme regarder par le trou de la serrure et depuis ne rien voir, inventer, on pouvait ». C’est donc ce que je fais ici : pour chaque nom un bout de leur histoire dévoilé.

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