|

#37 L’haliotide

Résidences secondaires d’une station balnéaire de la Manche (suite).

L’haliotide. Sur la façade en lettres attachées, une écriture manuscrite qui rend le nom difficilement lisible. L’haliotide. L’ombre du nom en fer forgé sur le crépi dédouble l’écriture et c’est comme écrire dans l’enfance avec deux crayons accolés. L’haliotide. Comme vivre collé à son ombre. Vivre les uns sur les autres comme ces mollusques, vivre chacun sur le dos du précédent. Par dizaines.  Indécollables.

L’appareil photo perce le sombre de l’intérieur de la maison. Furtif et décisif, il passe le nez par la porte de la cuisine, comme un voisin un peu sans-gêne, qui n’attendrait pas à la porte d’entrée. Il passe outre. Il va à l’essentiel, là où se tient une présence. Déjoue l’obscurité, la défie. Rebel jusque dans ses intrusions privées, ne respectant rien. Sans cadrer il capte. Saisit sa minute d’éternité.

Longtemps le photographe avait dédaigné cette villa. À cause de son nom. Au lieu « d’haliotide », il lisait « l’habitude » et le mot suffisait à détourner son regard. Il passait devant elle sans s’arrêter. Pas pour lui, l’aventurier, vivant en dehors des normes qu’on voulait lui imposer. Quittant sa famille d’accueil, d’adoption, ses amours, le confort, tournant le dos à tout ce qui fait aux autres la vie belle et douce. Une quête remplaçant l’autre. Aujourd’hui à la recherche de la photographe, à cause des photos trouvées dans ce tiroir, mettant ses pas dans ceux qu’elle avait bien dû faire, lui collant aux basques. S’identifiant à elle. L’un et l’autre, domptés par l’appareil qu’ils croyaient tenir bien en main, maîtriser. Depuis le premier Kodak jaune jetable avec ses 24 photos en couleurs.

Face au mot inscrit au fronton de la villa.

Cette dyslexie subite et répétée.  

Comme tordre le regard.

Et maintenant à chacun de ses passages devant la maison, il tentait de décoller l’habitude de… l’haliotide. Elle aussi, c’est habitude qu’elle avait dû lire, la photographe dont il cherchait la trace. Habitude et pas haliotide, ce mot quasi inconnu pour désigner un mollusque. Un mot qu’elle ne connaissait pas et qui l’aurait obligée à faire des recherches, menant ses pas jusqu’à la bibliothèque. C’est là qu’il devait se rendre. Il se renseignerait là-bas, on lui donnerait un nom, une adresse…

 Haliotides, quand pour elles, partir sous d’autres latitudes ce serait obligatoirement ensemble, leur autonomie respective impossible puisqu’ils vivraient collés, tant qu’ils seraient en vie. Tout détachement leur serait fatal. Mortifère comme perdre une habitude, la laisser de côté volontairement pour progresser, suivre sa route, le sujet d’une dissertation dont il se souvient, habitude chère ou plaisir d’exception, argumentez, avait dit la prof. À cette époque avait-il pu envisager que l’habitude sauvait quelque chose dont il n’avait pas idée ? Aujourd’hui rechercher la photographe en était presque devenu une, d’habitude. Et aussi quelque chose à chérir. C’est doux. Il ne peut pas y renoncer.

Ecouter plutôt que lire :

Voix de Pierre Ménard – L’haliotide

Pierre Ménard
Liminaire / Podcast / Youtube

Son dernier livre paru aux éditions Jou :

En laissant ici votre adresse mail, vous serez prévenu.e à la mise en ligne d’un nouveau contenu.

Merci pour vos like, vos gentils commentaires, votre abonnement au blog, à ma chaîne YouTube.

Mon intention :

Pour continuer mon travail Le nom qu’on leur a donné… Résidences secondaires d’une station balnéaire de la Manche.

Une photo par jour, c’était sur ma page La vie en face ne vous déplaise | Facebook. J’avais volontairement laissé hors champ la villa. Parce que, avais-je écrit, « à regarder seulement la photo du nom de baptême, c’était comme regarder par le trou de la serrure et depuis ne rien voir, inventer, on pouvait ». C’est donc ce que je fais ici : pour chaque nom un bout de leur histoire dévoilé.

Publications similaires

Laisser un commentaire

Votre adresse e-mail ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *