#35 La fourmi
Le nom qu’on leur a donné… Résidences secondaires de la Manche.
Pas d’appétit, mangeant du bout des lèvres tout ce qu’elle avait cuisiné, mais nourrissant les autres, le nourrissant lui, son mari, les soignant jusqu’au bout lui et aussi sa mère, à quelques mois d’intervalle. D’abord la veillant elle, à l’hôpital lui humectant la bouche et lui tamponnant le front et les tempes dans ses dernières heures quand lui était depuis longtemps rentré dormir. Cuisinant pour les chats du quartier, les sauvages, les vieux, les blessés, ceux qui n’avaient pas de foyer, à croire qu’ils se refilaient l’adresse, ils étaient de plus en plus nombreux.
Tu as tout pour être heureuse. C’est ce qu’elle se répète. Que voudrait-elle de plus ? Qu’aurait-elle voulu ? Toujours autre chose que ce qu’elle avait. Ou plus. Elle voulait plus. La voix de sa mère. Ses mises en garde. Pour ce que ça avait changé. Ce qu’elle aurait voulu… D’abord, la maison d’à côté. À cause de son nom. La cigale plutôt que La Fourmi. Mais bien sûr à la mort du beau-père, elle avait été pour la fille chérie, sa belle-sœur. Et comme d’habitude, elle était restée silencieuse. Qu’est-ce que cela aurait changé ? Tout peut-être. Elle ne le saurait jamais. Il est trop tard maintenant. Le silence, comme un refuge, une mise à l’abri, une tenue de camouflage, un linceul jeté sur cette envie d’autre chose. Le silence qu’on prend autour d’elle pour de l’acceptation. Enfant, elle sentait déjà le cri en elle, si grand qu’elle avait l’impression d’habiter chez lui. Ce cri la précédait, l’annonçait. Il fallait lui rendre taille acceptable et c’était épuisant comme tenter de faire rentrer un rectangle dans un carré. Le silence comme tenir tête à l’intérieur, quand c’est tout ce qui est possible, permis. Se taire plus tard encore. Qu’on ne la prenne pas pour une ingrate. Ce mal-être qu’elle traîne, est-ce la contrepartie pour avoir dompté le cri ? Alors qu’elle a gagné le gros lot, décrocher le cocotier pour reprendre l’expression de sa belle-mère qui disait aussi en alternance, tomber le cul dans le beurre, et dans son parler distingué, ça heurtait comme une fausse note. Mais ne s’adressant jamais à elle, sa belle-fille, directement. Parlant d’une telle ou d’une telle. Jamais pour évoquer son mariage avec Lionel, juste avant qu’il la ramène en France, à la fin de son contrat à Singapour. Même après vingt ans à servir d’épouse à son fils, elle ne l’avait pas fait changer d’avis. Son corps jeune contre le sien, ses mains fines à masser ses chairs, les plats de son pays modifiés subtilement, et où qu’il mange au-dehors par la suite aucun plat ne lui semblait aussi bon que les siens. Et à la fin, ses derniers mois à l’hôpital, n’acceptant de s’alimenter qu’à condition qu’elle ait cuisiné elle-même. Lui qui n’était jamais malade et en quelques mois c’était fini. Alors qu’elle est habitée par un mal-être constant qui lui pèse sur le corps, qui s’est encore fait plus lourd, une léthargie comme un engourdissement, un froid qui ronge les os hiver comme été, et la lumière du dehors qui comme des flashs perce et entre par les yeux, inonde et grignote tout l’intérieur de sa tête, elle est toujours là. Vivant les volets juste entrouverts quelle que soit la saison. Parlant un mélange de français et d’anglais. Comprenant mal ce qu’on lui répond. Si elle avait mieux parlé la langue, est-ce que ça aurait changé quelque chose ?
Tu feras parce que tu as toujours fait. Tu feras pour elle, la cantatrice qui ne chante plus, ta belle-sœur, comme tu as fait pour son frère et leur mère. Comme tu nourris les oiseaux et les chats errants. Tu abattras le portail à la clé disparue qui permettait de passer d’un jardin à l’autre. Tu marcheras sur le sentier que les mauvaises herbes ont effacé. Jusqu’à sa porte tu porteras ce que tes mains ont cuisiné. Le nom de la villa juste au-dessus de la sonnette. La cigale. Tu sonneras. Tu sonneras encore. Tu sonneras même si elle ne vient pas. Tu la nourriras. Pour qu’ils ne devinent pas. Ce que ta mère avait perçu. Affamée, en attente, la table du festin toujours débarrassée avant ton arrivée, tes mains vides et les leurs pleines, ta vie toute petite, ta voix toute menue, ta silhouette toute fluette, et ta colère si grande. Tu feras pour elle.
Audio : écouter plutôt que lire…
Ses livres : Instants d’années Autobiographie – broché – Raymonde-Cécile Interlegator – Achat Livre | fnac
Mon intention :

Une photo par jour, c’était sur ma page La vie en face ne vous déplaise | Facebook. J’avais volontairement laissé hors champ la villa. Parce que, avais-je écrit, « à regarder seulement la photo du nom de baptême, c’était comme regarder par le trou de la serrure et depuis ne rien voir, inventer, on pouvait ». C’est donc ce que je fais ici : pour chaque nom un bout de leur histoire dévoilé.
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